Création artistique et enjeux culturels : Les créateurs questionnent leur avenir à Porto-Novo

La création artistique était au centre des échanges, samedi 12 septembre 2026 à Porto-Novo. Réunis au Centre Africain des Créateurs – Ken Bugul, des artistes, écrivains, acteurs culturels, responsables publics et participants venus notamment du Togo ont tenté de répondre à une question aussi ancienne que la création elle-même : d’où vient le monde que nous racontons ?
Initiée par Porte Ta Culture, la rencontre intitulée « Le Mystère de la création : d’où vient le monde que nous racontons ? » a exploré les ressorts de l’acte créatif, mais aussi les conditions nécessaires à la naissance, à la diffusion et à la transmission des œuvres.
Les échanges, conduits par Florent Aplogan, journaliste culturel, consultant en communication et coach média, sont partis d’une interrogation simple : comment une idée devient-elle une œuvre ?
Dans son propos introductif, Édouard Gnansounou, coordonnateur de Porte Ta Culture, a inscrit cette réflexion dans une dimension à la fois artistique et humaine. Il a notamment présenté la culture comme un espace capable d’éclairer les esprits, d’interroger le réel et de permettre un autre regard sur le monde. Une intervention accueillie par les applaudissements du public.
Autour de la table, Ousmane Alédji, Florent Couao-Zotti, Daté Atavito Barnabé-Akayi, Micheline Adjovi et Richard Sogan ont confronté leurs expériences et leurs conceptions de la création.
Un constat s’est progressivement dégagé : le créateur ne crée jamais à partir du néant. La mémoire, les expériences vécues, les émotions, les douleurs, la spiritualité, le patrimoine, le territoire ou encore les rencontres peuvent devenir la matière première d’une œuvre.
Ousmane Alédji a notamment évoqué les douleurs qui traversent l’être humain, la vie et la mort, mais aussi « ce qui fait le bruit des autres » dans le corps du créateur. Micheline Adjovi a, pour sa part, insisté sur la richesse de l’environnement qui nourrit l’imaginaire. « Tout nous parle », a-t-elle rappelé, en soulignant le rôle de l’héritage, de la mémoire et du patrimoine dans le processus créatif.
Mais créer ne constitue que le début de la vie d’une œuvre. Une fois produite, celle-ci doit rencontrer un public, susciter une émotion, provoquer une réflexion ou parfois déranger. Elle peut alors devenir un élément de transmission et participer à la construction d’une mémoire collective.
Encore faut-il que les conditions existent pour permettre cette rencontre. Lieux culturels, espaces de diffusion, publics, politiques culturelles et mécanismes de financement ont ainsi été évoqués. Pour Ousmane Alédji, le créateur ne peut travailler dans le vide. La création doit aussi être considérée comme un véritable travail, permettant aux professionnels de vivre de leur métier.
Richard Sogan a élargi le débat à la question de la conservation. Préserver une œuvre ou un savoir ne consiste pas simplement à le conserver matériellement. Il s’agit surtout de maintenir les mémoires vivantes et de permettre aux générations futures d’accéder aux productions, aux savoirs et aux patrimoines qui façonnent les territoires.
L’intelligence artificielle a ensuite fait émerger des positions parfois divergentes. Ousmane Alédji a appelé les créateurs à s’approprier les nouveaux outils, tandis que Micheline Adjovi a plaidé pour une adaptation aux transformations technologiques. Daté Atavito Barnabé-Akayi a, en revanche, défendu une position plus tranchée, estimant que l’intelligence artificielle n’a pas sa place dans la création artistique.
Derrière cette controverse se profile une interrogation majeure : dans un environnement où les outils capables de produire des contenus se multiplient, qu’est-ce qui distinguera demain la création humaine ?
La place du temps dans le processus créatif a également été abordée. Daté Atavito Barnabé-Akayi a évoqué la poésie, la maturation de l’écriture et l’importance de l’espérance. L’écrivain a par ailleurs invité les artistes à investir davantage les espaces politiques et décisionnels afin de participer aux choix qui concernent leur secteur. Pour lui, les créateurs ne doivent pas seulement produire pour la société, mais également prendre part à sa construction.
La réflexion n’est pas restée théorique. Plusieurs prestations de L’Amazone des Lettres, Dona Adéléké Ayetolou et Harmonie Byll Catarya ont ponctué la rencontre. La création était ainsi présente dans la salle autant qu’elle constituait le sujet des discussions.
La gastronomie et le savoir-faire local ont également trouvé leur place dans cette célébration de la créativité. Arishebola Multi-Service, établissement de formation professionnelle en pâtisserie basé à Porto-Novo et promu par Anziz Toukourou, a offert des croissants aux participants. La structure mène notamment des actions de formation en pâtisserie au profit des jeunes.
L’ONG GRABE-BENIN a, de son côté, fait découvrir aux participants des mets typiquement béninois de la région de l’Ouémé, présentés dans des calebasses. Créée en 1996, l’organisation œuvre notamment à la valorisation des savoirs et connaissances endogènes, de l’agroécologie et des pratiques communautaires.
La créativité s’est également exprimée à travers Monie Art. Sous le leadership de Sophie Nadège Binazon, marraine de la rencontre, la structure a réalisé des porte-clés portant le logo de Porte Ta Culture, distribués aux invités spéciaux.
La dimension sous-régionale n’a pas été absente des échanges. L’écrivain et universitaire togolais Kangni Alem a pris part à la rencontre avec une délégation venue du Togo, dans le cadre d’une démarche personnelle et non d’une représentation officielle de l’OIF. La Librairie du Futur, également venue du Togo, a exposé plusieurs ouvrages. Créée en 2020, elle est notamment spécialisée dans les livres jeunesse, les bandes dessinées et les livres audio, avec un intérêt particulier pour les éditeurs togolais et sous-régionaux.
Les autorités locales ont également marqué leur présence. Le premier adjoint au maire de Porto-Novo ainsi que le commissaire du 3ᵉ arrondissement de Porto-Novo, représentant le directeur départemental de la Police républicaine de l’Ouémé, le commissaire divisionnaire André Dah Lokonon, ont participé à la rencontre.
Au-delà des échanges du 12 septembre, les participants ont surtout posé les bases d’une réflexion appelée à se poursuivre. Florent Couao-Zotti et Micheline Adjovi ont notamment proposé de nouvelles éditions. Une perspective qui rejoint l’attente exprimée par plusieurs participants : faire de cette rencontre un espace régulier de dialogue sur la création, la condition des artistes, la transmission et les mutations qui redessinent aujourd’hui le paysage culturel béninois.
Ghislain Dossa Kakpo

